Retour sur l’édition 2015 des Assises du Port du Futur : quelles perspectives pour les ports français ?

Publié par  4 janvier, 2016 9:52 1 Commentaire

Interview: Philippe Joscht, directeur de la Direction Technique Eau, Mer et Fleuves (DTecEMF ), au sein du Centre d’étude et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema)

ITW_Philippe_Joscht_photoLa Direction eau, mer et fleuves, héritière de l’ancien « Cetmef », a pour mission, au sein du Cerema, d’apporter une capacité d’expertise sur tous les sujets liés à l’eau. Ses actions portent sur des études et  de l’expertise, sur la recherche, la capitalisation et le transfert de connaissances dans le domaine de l’eau. Depuis 2011, elle organise les Assises du Port de Futur auxquelles l’AIVP a eu le plaisir de s’associer à plusieurs reprises.

AIVP : Vous dites que le transport évolue car les routes maritimes changent, favorisant notamment le continent africain et que la course au gigantisme des navires qui pourrait poser des problèmes de sécurité à l’avenir, continue. Quelles adaptations doivent opérer les ports français pour rester dans la course ?

Philippe Joscht : Tout d’abord les ports doivent avoir pour principale ambition de consolider leurs hinterlands. Il s’agit d’organiser la logistique et d’améliorer les dessertes des ports français. Il y a encore des efforts à faire sur ces points, limiter les ruptures de charge et minimiser les coûts de transbordement vers le fluvial par exemple. Dans un précédent rapport parlementaire, il a été mentionné que la remise à niveau des dessertes des ports français coûterait environ 2,6Mds d’euros. C’est un effort important mais qui n’est pas si démesuré à moyen terme. Il faut aussi offrir des services de transport. Pour cela prenons l’exemple de la Rochelle : le port s’est fait « organisateur de fret ferroviaire » en réservant des sillons pour 3 à 5 ans et en mettant en place un service de commission de transport pour le bénéfice de tous ses clients. Et ça marche : le trafic ferroviaire du port augmente considérablement. On comprend bien à quel point les services logistiques terrestres peuvent influer sur l’organisation des flux maritimes.

AIVP : Port du Futur, cela évoque bien sûr les nouvelles technologies et l’utilisation de systèmes informatiques qui viennent appuyer une logistique plus performante. Quelles ont été les conclusions des Assises sur ce sujet ?

Philippe Joscht : Le port du futur est effectivement un port connecté contribuant ainsi au port logistique et au port sûr. Dématérialiser les flux d’information devient un levier majeur. La chaîne de production est pilotée par la demande et donc par la chaîne d’information. Un bon passage portuaire se prépare très en amont, dès le départ de la marchandise, mais les informations de post acheminement sont aussi essentielles jusqu’au dernier km. Les places portuaires peuvent traiter jusqu’à 1M de messages. Une telle quantité d’information n’est plus compatible avec des saisies manuelles. Un autre exemple est celui du Système d’Information Fluviale (SIF) qui se met en place sur une partie de la Seine. Il permet de connaître les hauteurs d’eau, la nature et la quantité de la cargaison, l’encombrement des écluses, l’information sur le danger. Tout cela permet une éco-planification des voyages. Enfin, il faut continuer à développer l’open data, comme l’expérience de « smart port » à Rotterdam. Les ports français n’en sont pas encore là, mais ils doivent mener cette réflexion, et s’interroger aussi sur l’interopérabilité des systèmes.

AIVP : Aujourd’hui la dimension environnementale représente un enjeu dont personne ne peut se dégager. Comment est accueilli cette « contrainte » et quelles mesures concrètes sont mises en place par les ports ?

Philippe Joscht : Les citoyens sont de plus en plus sensibles aux problèmes d’environnement. C’est vrai dans tous les domaines et pour tous les projets d’aménagement. Les ports n’échappent pas à cette tendance lourde d’autant que sur les zones littorales, on trouve de nombreuses zones protégées et de nombreux sites remarquables. Il est nécessaire que les ports intègrent cette préoccupation le plus en amont possible. Il faut considérer que la préservation du patrimoine n’est pas une contrainte anti-économique et qu’au contraire les ports sont des acteurs aménageurs qui doivent disposer d’un projet stratégique qui inclut le développement environnemental comme il inclut le développement social et le développement économique. En termes de mesures concrètes, elles sont déjà nombreuses : développement des éclairages LED, traitement des eaux de ruissellement, électrification des grues, monitoring environnemental, développement des activités d’économie circulaire ou d’écologie industrielle, technologies baissant les émissions avec le GNL, les épurateurs de fumées, les branchements à quai…

 

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AIVP : L’innovation, l’automatisation, le gigantisme, autant de développements qui peuvent aussi apporter leurs lots d’incertitudes. Le Port du Futur sera-t-il soutenable ?

Philippe Joscht : Le port du futur doit être à l’affût des innovations car elles sont nécessaires. Les ports ont un fort défi à relever : mis en danger par la baisse des redevances du transport des produits pétroliers, leur modèle économique doit évoluer. Le Port de Futur soutenable doit aussi tenir compte des effets du changement climatique. On n’est véritablement qu’à la phase de compréhension des phénomènes liés au changement climatique. Pour les ouvrages portuaires comme d’ailleurs pour tous les ouvrages de défense du littoral il y a un très gros travail d’analyse, de simulation et de définition de mesures préventives à mettre en place. La question de l’adaptation des ouvrages portuaires se pose aussi par rapport à la course au gigantisme. Où va-t-elle s’arrêter ? Il est possible que les problèmes de sécurité finissent par normer la taille des navires. Enfin, bien que les impératifs de sécurité poussent de plus en plus à s’isoler, le port est aussi un espace urbain avec des liaisons ville port qui doivent faire l’objet d’un traitement soigné.

AIVP : Le Cerema envisage-t-il des collaborations avec les collectivités territoriales et notamment les villes portuaires et si oui sur quels sujets?

Philippe Joscht : Le Cerema est déjà un partenaire de longue date des collectivités, que ce soit sur l’expertise ou sur la capitalisation/diffusion des  connaissances et expériences. Dans son projet stratégique, il prévoit notamment d’utiliser à partir de 2016 une part de ses moyens pour développer de nouvelles modalités de travail avec les collectivités territoriales, en privilégiant l’innovation et les démarches de partenariat sur des sujets au cœur de leurs préoccupations. La mise en œuvre de la Gestion des Milieux Aquatiques et Prévention des Inondations (GEMAPI), par exemple, ou des expérimentations pour de nouvelles formes de mobilité telles que le covoiturage pourraient faire l’objet de recherches de partenaires. Cela pourrait aussi concerner des sujets sur d’autres domaines  tels que la transition énergétique, la gestion de patrimoine,  l’aménagement.
Des appels à partenaires devraient être lancés pour des projets cofinancés entre le Cerema et les collectivités territoriales, afin d’accompagner les acteurs des territoires dans leur recherche de solutions, puis d’en tirer des synthèses pour partager les innovations et savoir-faire au niveau national. Rien n’interdit, bien au contraire, qu’une ville portuaire puisse répondre à l’un de ces appels.


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Un commentaire

    Guy Dourlent says:

    Félicitations pour ce long article… Participer à un tel développement suppose l »écoute et l’engagement de décideurs disposant de moyens réels. Or, si les solutions génèrent un coût non négligeable, les idées ne sont pas protégées, n’obtiennent aucun soutien, ersonne ne prenant d’engagement. Quelle structure supporterait toutes les dépenses de partenaires français et étrangers n’appartenant pas au sérail officiel… !?.

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